Voici une photo de la cour de mon immeuble. J'habite à Berlin.
L'immeuble comprend 10 appartements et 9 grandes
poubelles de 7 catégories différentes.
De gauche à droite : papiers (bleue), verre coloré (verte), verre blanc (blanche), emballages (deux jaunes), petits appareils ménagers (orange), compost (brune) et reste (deux noires).
S'y ajoutent la collecte des piles (dans tous les magasins qui en vendent : drogueries, quincailleries, supermarchés, bricomarchés, magasins d'électronique, ...), celle des bouteilles avec d'innombrables variantes (les bouteilles consignées ne peuvent être rapportées qu'au magasin qui les a vendues, et elles doivent être triées par marque - chaque marque de bière a ses caisses, par exemple ; les bouteilles recyclables peuvent être rapportées à tous les magasins qui en vendent, mais certains ne vendent que des bouteilles en plastiques et d'autres que des bouteilles en verre, et ce sont deux automates différents qui les reprennent ; enfin certaines bouteilles - celles de vin, d'huile, ... - et toutes les cannettes doivent être jetées dans les grandes poubelles de l'immeble, verre ou emballages suivant les cas), et bien entendu tous les déchets "spéciaux" (encombrants ou polluants : vélos, télévisions, meubles, restes de peinture, d'huile, de white spirit, ...) qui doivent être apportés à la déchetterie (payante pour certains déchets mais pas pour tous).
À toutes ces "solutions" correspondent évidemment des circuits de collecte séparés : les 7 variétés de grandes poubelles supposent bien sûr 7 types de bennes à ordures différentes et donc 7 passages, avec chacun sa régularité (ou son irrégularité), les piles doivent être collectées dans les magasins, les bouteilles sont renvoyées par les détaillants aux grossistes qui les transmettent soit au fabriquant de boissons (pour les bouteilles consignées) soit au recycleur concerné (verre ou plastique).
Et bien sûr, la même gamme de poubelles et de récipients se retrouve dans chaque appartement.
On a donc un système où chaque individu est confronté à un choix cornélien à chaque fois qu'il a quelque chose à jeter, c'est-à-dire plusieurs fois par jour, si ce n'est plusieurs dizaines de fois par jour ; où une quantité de gens et de machines sont occupés à transporter des ordures de ci de là ; et où les caissières des supermarchés sont chargées de missions techniques et réglementaires pointues (ces bouteilles-ci, oui, celles-là, non, ah, l'automate est de nouveau en panne, etc.).
Évidemment, ça ne marche pas bien :
- Lassés, les gens jettent un peu tout n'importe où (sacs en plastique dans le compost, capsules et bouchons dans le verre, bouteilles en verre dans l'automate compacteur pour bouteilles en plastique, encombrants abandonnés sur le trottoir par peur d'avoir à payer la déchetterie, ...) ;
- Les collectes étant relativement faibles, les bennes ne passent pas souvent, ce qui provoque des nuisances (poubelle des emballages qui déborde, poubelle du compost envahie de bêtes, ...), sans parler des nuisances intrinsèques à certaines poubelles (odeurs du compost, bruit du verre), qui se multiplient quand on en place une dans chaque immeuble ;
- Les subtilités administratives et techniques sont intenables et non tenues (disputes dans les supermarchés pour une bouteille non reprise parce que l'étiquette est tachée, automates en panne, abandon d'encombrants malgré l'interdiction pour éviter d'éventuels frais de déchetterie, ...) ;
- C'est un gâchis monstrueux de temps et d'argent (il faut au moins être économiste pour considérer que fabriquer des automates à bouteilles spécifiques et 7 bennes à ordures différentes constitue une croissance bénéfique !).
Je propose l'organisation suivante :
3 grandes poubelles seulement : compost, déchets triables (emballages, verre, appareils ménagers, piles, papier, déchets toxiques convenablement emballés, ...), déchets non triables (poussière, cendres, gravats, ...).
Une société chargée de collecter le compost, de le retraiter et de le revendre aux agriculteurs.
Une société chargée de trier les produits triables.
Une société chargée d'éliminer comme il faut les produits non triables.
Un service municipal des encombrants chargé d'enlever ceux-ci de sur le trottoir pour les emporter à la société de tri.
Évidemment, ce serait moins individualiste : chaque habitant ne serait plus contraint de réfléchir à chaque ordure, c'est la société de tri qui s'en occuperait pour tous.
Et bien sûr, comme ça économiserait, ça causerait du chômage et de la décroissance.
Pour l'instant, l'Allemagne est très fière de ce système. Les Allemands adorent les règlements, discuter ce qui est obligatoire, interdit ou recommandé est un sport national ; les célèbres "auxiliaires de mode" (können, dürfen, müssen, sollen, wollen, mögen) sont faits pour ça. Les écologistes ne pensent presque jamais collectif (société de tri au lieu de multiplication des poubelles), c'est leur côté missionnaire, ils veulent convertir chaque individu à leurs règles de vie et pas faire en sorte que la société tout entière trouve des solutions efficaces. Les économistes se réjouissent de la moindre activité, fût-elle inutile. Et les dysfonctionnements sont soigneusement cachés : de temps à autre, un journaliste publie un marronnier sensationnel sur "les emballages triés sont de toute façon incinérés avec les déchets non triables, parce que personne ne sait encore les recycler", on lui répond d'attendre et que tout ça se mettra en place petit à petit, et les citoyens, s'ils sont en contact avec leur 7 poubelles et les 7 services de ramassage, ne voient pas ce qu'il advient de leur contenu.
Il y a donc très peu de chances que tout ça se rationnalise à court ou moyen terme.